La Chronique de Thibault Le Carpentier

Entreprises et Éducation - Dépasser le conflit pour refonder le contrat social

Publié le 02/02/2026 | Par Thibault Le Carpentier
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La place croissante des entreprises dans l’éducation française cristallise aujourd’hui de fortes tensions. 
L’essor de l’apprentissage, les propositions patronales sur l’orientation scolaire ou encore la multiplication des partenariats éducatifs traduisent une ambition claire : rapprocher les aspirations des jeunes des besoins économiques. Mais derrière cet objectif consensuel se dessine une transformation plus profonde, où l’entreprise ne se contente plus de former des compétences professionnelles et devient progressivement un acteur de la socialisation des jeunes.

Cette évolution n’est pas sans ambiguïtés. 
D’un côté, l’implication des entreprises peut offrir des perspectives concrètes à des élèves en difficulté avec les formes scolaires traditionnelles, faciliter l’insertion professionnelle et redonner du sens à certains parcours. De l’autre, elle fait peser un risque majeur : celui de subordonner l’éducation aux besoins immédiats du marché du travail, au détriment de ses missions fondamentales : émancipation intellectuelle, formation du jugement critique, transmission d’un patrimoine culturel commun.

L’école se trouve ainsi prise dans une double contrainte. 
Sommée d’être « utile » à court terme pour l’économie, elle est également chargée de corriger les inégalités sociales qu’elle contribue parfois à reproduire. L’orientation scolaire, présentée comme un outil d’accompagnement des choix individuels, tend alors à devenir un mécanisme de tri social, où l’adéquation entre aspirations et opportunités locales masque mal la persistance des déterminismes sociaux.

Face à ces évolutions, le débat public vacille souvent vers la caricature. 

Certains dénoncent une mise sous tutelle de l’école, allant jusqu’à évoquer des logiques de planification éducative. Mais la réalité est plus subtile : il ne s’agit pas d’une étatisation autoritaire, mais d’une intégration progressive de l’éducation dans une rationalité de marché, où chacun est invité à devenir « entrepreneur de lui-même », sans garantie collective à la clé. 

À cela s’ajoutent deux malentendus persistants
L’Éducation nationale apparaît moins bureaucratique qu’on ne le dit, tandis que l’engagement des entreprises dans l’apprentissage, bien que réel, demeure très inégal, fragile et largement dépendant des aides publiques.

Plutôt que de figer ces oppositions, il convient de déplacer le regard. La question centrale n’est pas seulement celle de la place de l’entreprise dans l’éducation, mais celle de l’organisation du temps tout au long de la vie. 

Le modèle classique études, travail, retraite, ne correspond plus à des trajectoires marquées par les transitions, la formation continue et l’allongement de la vie. Les modèles d’apprentissage dual, notamment en Allemagne et en Suisse, montrent qu’il est possible d’articuler plus tôt et plus durablement formation et travail, sans enfermer les individus dans des parcours irréversibles.

Redonner aux individus la maîtrise du sens et du rythme de leur engagement dans la société

Dans cette perspective, étudions un modèle synchronique des temporalités sociales, où formation, travail, engagement au service du bien commun et repos s’entrelacent tout au long de la vie. L’innovation majeure réside dans la reconnaissance institutionnelle du temps d’engagement non marchand  : bénévolat, transmission, participation éducative,  comptabilisé pour l’ouverture de droits, notamment à la retraite. 

À l’heure où l’allongement de la vie professionnelle devient une donnée structurelle, cette reconnaissance pourrait transformer une contrainte subie en projet collectif.

Loin d’être utopique, cette proposition s’appuie sur des pratiques déjà existantes : valorisation du bénévolat, comptes élargis de la richesse nationale, dispositifs ouvrant des droits à la retraite pour certaines formes d’engagement. 

Elle invite surtout à renouer avec une tradition politique fondée sur l’équilibre entre droits et devoirs, en élargissant la reconnaissance sociale au-delà du seul travail salarié.
En dépassant le conflit entre école et entreprise, ce nouveau contrat social ouvre une voie exigeante mais féconde : reconnaitre toutes les formes de contribution au bien commun et redonner aux individus la maîtrise du sens et du rythme de leur engagement dans la société. 

Thibault Le Carpentier
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